Le droit des conflits armés (DCA), également appelé droit international humanitaire (DIH), constitue l'armure juridique de chaque militaire français. Bien plus qu'un corpus de règles abstraites, il définit concrètement ce qu'un combattant peut et ne peut pas faire en opération. Ce guide s'appuie sur le Manuel de droit des opérations militaires (édition 2022) publié par la Direction des affaires juridiques du Ministère des Armées et vise à en rendre le contenu accessible à tout militaire, quel que soit son grade.

Comme le rappelait le Général d'armée Thierry Burkhard, Chef d'État-Major des armées, dans la préface de ce manuel : « Le droit international humanitaire constitue l'armure de nos soldats. Armure inhérente à l'état de militaire, armure éthique, armure indissociable du succès opérationnel. »

1. Qu'est-ce que le Droit des Conflits Armés ?

1.1 Définition et sources du DIH

Le droit des conflits armés désigne l'ensemble des règles internationales qui régissent la conduite des hostilités et la protection des personnes qui ne participent pas — ou plus — aux combats. Il repose sur deux branches complémentaires :

  • Le droit de La Haye : réglemente les moyens et méthodes de combat (armes interdites, conduite des hostilités)
  • Le droit de Genève : protège les victimes des conflits (blessés, prisonniers de guerre, civils)

Les sources principales du DIH sont :

  • Les quatre Conventions de Genève du 12 août 1949, ratifiées par 196 États (universalité)
  • Les Protocoles additionnels I et II de 1977 (PA I pour les CAI, PA II pour les CANI)
  • Le droit international coutumier, qui lie tous les États y compris ceux qui n'ont pas ratifié certains traités
  • Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (1998)
  • Les Conventions de La Haye (1899, 1907) et leurs protocoles

1.2 Les principes fondamentaux

Le DIH repose sur un équilibre entre nécessité militaire et humanité. Quatre principes cardinaux structurent l'ensemble du droit :

PrincipeDéfinitionApplication concrète
DistinctionObligation de distinguer entre combattants/objectifs militaires et civils/biens civilsIdentification positive de la cible avant engagement
ProportionnalitéInterdiction des attaques causant des dommages civils excessifs par rapport à l'avantage militaireÉvaluation des dommages collatéraux avant chaque frappe
PrécautionObligation de prendre toutes les précautions possibles pour épargner les civilsChoix de la munition, angle d'attaque, avertissements
Interdiction des maux superflusInterdiction de causer des souffrances inutiles aux combattantsInterdiction de certaines armes (balles dum-dum, armes chimiques)

1.3 La position de la France

La France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, s'est engagée à respecter et faire respecter le DIH conformément à l'article 1er commun aux Conventions de Genève. L'alinéa 14 du Préambule de la Constitution de 1946 proclame que la République « se conforme aux règles du droit public international. Elle n'entreprendra aucune guerre dans des vues de conquête et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ».

La France a signé et ratifié la très grande majorité des traités et conventions de DIH. En vertu de l'article 55 de la Constitution, ces traités ont une valeur supérieure à la loi dans l'ordre juridique interne.

2. La Qualification des Conflits Armés

La qualification juridique d'un conflit est le préalable indispensable à la détermination du cadre juridique applicable. Le DIH distingue deux types de conflits :

2.1 Le Conflit Armé International (CAI)

Le CAI oppose deux ou plusieurs États. Sa définition est large : il existe dès qu'il y a recours à la force armée entre deux États, même en l'absence de déclaration de guerre formelle et quelle que soit l'intensité de l'affrontement. L'article 2 commun aux Conventions de Genève s'applique.

Le CAI est régi par un vaste ensemble de règles détaillées : les quatre Conventions de Genève, le Protocole additionnel I, le Règlement de La Haye et le droit international coutumier.

Exemple : L'opération Harmattan en Libye (2011), menée dans le cadre de la résolution 1973 du Conseil de sécurité.

2.2 Le Conflit Armé Non International (CANI)

Le CANI oppose un État à un ou plusieurs groupes armés organisés (GAO), ou des GAO entre eux. Le DIH distingue :

Type de CANISeuilDroit applicableExemple français
Basse intensitéViolence armée prolongée, GAO structuréArticle 3 communOpération Sangaris (RCA, 2013-2016)
Haute intensitéGAO contrôlant un territoire, commandement responsableArticle 3 commun + PA IIOpération Serval (Mali, 2013-2014)

La jurisprudence du TPIY (affaire Tadić, 1995) a précisé les critères du CANI : il faut une violence armée prolongée et un degré d'organisation des parties.

2.3 Évolution et juxtaposition des conflits

Les conflits peuvent évoluer : un CANI peut s'internationaliser du fait de l'intervention d'un État tiers aux côtés d'un GAO, ou s'exporter au-delà des frontières initiales. Plusieurs qualifications juridiques peuvent alors coexister sur un même théâtre d'opérations.

3. Les Principes Régissant la Conduite des Hostilités

3.1 Le principe de distinction

Ce principe fondamental oblige les parties à un conflit à distinguer en permanence entre :

  • Les combattants et les civils : seuls les combattants peuvent être pris pour cible (sauf si un civil participe directement aux hostilités)
  • Les objectifs militaires et les biens civils : seuls les objectifs militaires peuvent être attaqués

Un objectif militaire est défini par deux critères cumulatifs (article 52§2 PA I) :

  1. Il contribue effectivement à l'action militaire par sa nature, son emplacement, sa destination ou son utilisation
  2. Sa destruction, capture ou neutralisation offre un avantage militaire précis

En cas de doute, un bien normalement consacré à un usage civil (lieu de culte, école, habitation) est présumé ne pas être utilisé à des fins militaires.

3.2 Le principe de proportionnalité

L'article 51§5(b) du PA I interdit les attaques dont on peut attendre qu'elles causent des pertes civiles, des blessures aux civils, des dommages aux biens civils, ou une combinaison de ces effets, qui seraient excessifs par rapport à l'avantage militaire concret et direct attendu.

L'évaluation de la proportionnalité est réalisée au cas par cas, en fonction des informations raisonnablement disponibles au moment de la décision. Elle est intégrée au processus de ciblage français à chaque étape.

3.3 Le principe de précaution

Les forces françaises doivent prendre toutes les précautions pratiquement possibles pour :

  • Vérifier que les objectifs attaqués sont bien des objectifs militaires
  • Choisir les moyens et méthodes d'attaque pour minimiser les dommages civils incidents
  • S'abstenir de lancer une attaque si les dommages civils seraient excessifs
  • Donner un avertissement en temps utile si les circonstances le permettent

Ce principe se traduit concrètement par le choix de la munition, l'angle et l'axe d'attaque, l'observation de la zone cible et les mesures d'avertissement de la population.

4. La Protection Spéciale de Certaines Personnes et Biens

4.1 Le personnel et les unités sanitaires

Le personnel sanitaire, les unités sanitaires (hôpitaux, postes de secours) et les transports sanitaires bénéficient d'une protection spéciale. Ils doivent être respectés et protégés en toutes circonstances. Ils sont identifiés par l'emblème de la Croix-Rouge ou du Croissant-Rouge.

Cette protection cesse si ces unités commettent des actes nuisibles à l'ennemi, après un avertissement resté sans effet.

4.2 Les biens culturels

La Convention de La Haye de 1954 et ses protocoles imposent la protection des biens culturels. Trois niveaux de protection existent :

  • Protection générale : tous les biens culturels
  • Protection renforcée : biens inscrits sur la Liste internationale
  • Protection spéciale : biens d'une très grande importance pour le patrimoine culturel

4.3 L'environnement naturel

L'environnement bénéficie d'une double protection :

  • En tant que bien civil, il ne peut faire l'objet d'attaques directes
  • Une protection spéciale interdit les dommages « étendus, durables et graves » (Convention ENMOD 1976, article 35§3 et 55 PA I)

4.4 Les ouvrages et installations contenant des forces dangereuses

Les barrages, digues et centrales nucléaires bénéficient d'une protection spéciale même s'ils constituent des objectifs militaires, en raison du risque de libération de forces dangereuses pour la population civile.

5. Les Moyens et Méthodes de Combat Interdits ou Réglementés

5.1 Armes interdites

Le DIH interdit l'emploi d'armes qui causent des maux superflus ou qui frappent sans discrimination :

CatégorieInstruments juridiquesStatut France
Armes chimiquesConvention sur l'interdiction des armes chimiques (1993)Partie
Armes biologiquesConvention sur les armes biologiques (1972)Partie
Mines antipersonnelConvention d'Ottawa (1997)Partie
Armes à sous-munitionsConvention d'Oslo (2008)Partie
Armes à laser aveuglantesProtocole IV à la CCAC (1995)Partie
Balles expansivesDéclaration de Saint-Pétersbourg / La Haye (1868/1899)Partie

5.2 Méthodes de combat interdites

  • La perfidie : simuler un statut protégé (feindre d'être blessé, arborer la Croix-Rouge, se déguiser en civil) pour tuer ou capturer un ennemi. À distinguer des ruses de guerre, qui restent licites (camouflage, leurres, fausses informations)
  • Le refus de quartier : ordonner qu'il n'y ait pas de survivants
  • L'utilisation de la famine comme méthode de guerre contre les civils
  • Le pillage des biens de l'adversaire
  • L'usage indu des emblèmes protecteurs (Croix-Rouge, drapeau blanc, ONU)

6. Le Statut et la Protection des Personnes

6.1 Les combattants et les prisonniers de guerre (CAI)

En conflit armé international, les combattants sont les membres des forces armées d'une partie au conflit (sauf le personnel sanitaire et religieux). Ils ont le droit de participer directement aux hostilités et bénéficient, en cas de capture, du statut de prisonnier de guerre (IIIe Convention de Genève).

Le prisonnier de guerre :

  • Doit être traité avec humanité en toutes circonstances
  • Ne peut être poursuivi pour sa participation aux hostilités (immunité du combattant)
  • Doit être libéré et rapatrié à la fin des hostilités actives
  • N'est tenu de déclarer que son nom, prénom, grade, date de naissance et matricule

6.2 La protection des civils

Les civils bénéficient d'une protection contre les effets des hostilités. Ils ne peuvent être pris pour cible sauf s'ils participent directement aux hostilités et pendant la durée de cette participation.

La notion de participation directe aux hostilités (PDH) suppose trois critères cumulatifs :

  1. Un seuil de nuisance suffisant
  2. Un lien de causalité direct entre l'acte et le dommage
  3. Un lien de belligérance — l'acte doit viser à avantager une partie au détriment de l'autre

6.3 La capture et la détention en CANI

En CANI, il n'existe pas de statut formel de « prisonnier de guerre ». Toutefois, les personnes capturées doivent être traitées avec humanité (article 3 commun). Les forces françaises appliquent un cadre strict de garanties minimales conforme au DIH et aux droits de l'homme, incluant :

  • L'enregistrement de la capture
  • Le droit à un traitement humain et à la satisfaction des besoins fondamentaux
  • L'accès du CICR aux personnes détenues
  • L'interdiction des traitements cruels, inhumains ou dégradants

7. Le Ciblage : Mise en Œuvre Opérationnelle du DIH

7.1 Le processus de ciblage français

Le processus de ciblage (targeting) constitue la traduction opérationnelle des principes du DIH. Les forces françaises appliquent une méthodologie rigoureuse intégrant le droit à chaque étape :

  1. Identification de la cible : vérification qu'il s'agit d'un objectif militaire légitime (principe de distinction)
  2. Évaluation de la nécessité militaire : la cible doit contribuer effectivement à l'effort de guerre adverse
  3. Évaluation de la proportionnalité : estimation des dommages collatéraux (CDE — Collateral Damage Estimation) et comparaison avec l'avantage militaire attendu
  4. Mesures de précaution : choix de la munition, de l'angle d'attaque, du moment de la frappe, avertissements si possible
  5. Validation juridique : le conseiller juridique opérationnel (LEGAD) est intégré à la chaîne de ciblage

7.2 Le rôle du conseiller juridique opérationnel (LEGAD)

Des conseillers juridiques sont présents à tous les niveaux de commandement. Leur mission est d'assurer la conformité des opérations au DIH, en prodiguant un avis juridique sur :

  • La qualification des cibles
  • Les règles d'engagement (ROE)
  • Le traitement des personnes capturées
  • La gestion des incidents opérationnels

7.3 Les Règles Opérationnelles d'Engagement (ROE)

Les ROE sont les directives qui définissent les circonstances, conditions, degré et modalités selon lesquels la force peut être employée. Elles traduisent le cadre juridique en instructions opérationnelles claires pour le combattant sur le terrain.

Les ROE sont toujours subordonnées au droit : elles peuvent être plus restrictives que le DIH, mais jamais moins. Elles sont définies par le niveau politique et stratégique, puis déclinées au niveau tactique.

8. Les Nouveaux Espaces de Conflictualité

8.1 Le cyberespace

Le droit des conflits armés s'applique aux opérations cyber menées dans le cadre d'un conflit armé. La France considère qu'une cyberattaque peut constituer une attaque au sens du DIH si ses effets sont comparables à ceux d'une attaque cinétique (destructions physiques, blessures, morts).

Les principes de distinction, proportionnalité et précaution s'appliquent pleinement aux cyberopérations. L'attribution d'une cyberattaque à un État engage sa responsabilité internationale.

8.2 L'espace extra-atmosphérique

L'espace extra-atmosphérique doit être utilisé à des fins pacifiques (Traité de l'espace, 1967). La France adopte une approche « non-agressive » : les opérations militaires dans l'espace sont licites tant qu'elles ne constituent pas un recours à la force prohibé.

En cas de conflit armé, le DIH s'applique aux opérations spatiales. Les satellites militaires peuvent constituer des objectifs militaires, mais les principes de distinction et de proportionnalité doivent être respectés, notamment au regard des débris spatiaux et de leurs conséquences.

8.3 Les opérations navales

Le droit des opérations navales combine le DIH et le droit de la mer. Les navires de guerre jouissent de l'immunité souveraine. Le Manuel de San Remo (1994) constitue la référence pour les opérations navales en situation de conflit armé.

Parmi les spécificités : le blocus naval (licite sous conditions), la visite de navires marchands, les zones d'exclusion maritime, et les règles spécifiques aux mines sous-marines et torpilles.

8.4 Les opérations aériennes

Les opérations aériennes sont soumises aux mêmes principes fondamentaux. Les aéronefs militaires sont des objectifs militaires légitimes. Les principes de précaution revêtent une importance particulière dans les frappes aériennes en raison de leur potentiel destructeur : choix de la munition (guidée/non guidée), moment de la frappe, angle d'attaque et mesures d'avertissement.

9. La Protection Juridique du Militaire Français

9.1 L'article L.4122-1 du Code de la défense

Tout militaire français est protégé par l'obligation de désobéir aux ordres manifestement illégaux. L'article L.4122-1 du Code de la défense interdit à tout militaire d'« accomplir des actes qui sont contraires aux lois, aux coutumes de la guerre et aux conventions internationales ».

9.2 L'irresponsabilité pénale en OPEX

L'article L.4123-12 II du Code de la défense établit une cause d'irresponsabilité pénale pour les militaires en OPEX : n'est pas pénalement responsable le militaire qui exerce des mesures de coercition ou fait usage de la force armée lorsque cela est nécessaire à l'accomplissement de sa mission, conformément aux instructions et dans le respect du DIH.

9.3 La justice pénale militaire

Le régime de justice pénale militaire comporte plusieurs spécificités protectrices :

  • L'avis ministériel avant poursuite éclaire le procureur sur les spécificités de l'action militaire
  • Le monopole des poursuites pour les faits commis en OPEX appartient au ministère public (pas de citation directe par les victimes)
  • L'appréciation de la faute pénale non intentionnelle tient compte des compétences, du pouvoir et des moyens dont disposait le militaire

9.4 Les SOFA opérationnels

Les accords relatifs au statut des forces (Status of Forces Agreements) constituent l'instrument juridique privilégié de protection des forces déployées à l'étranger. Ils définissent le régime juridique applicable aux personnels et matériels français, souvent en accordant des immunités de juridiction dans l'État hôte.

10. Le Cadre Juridique sur le Territoire National

10.1 Les trois cadres d'intervention

Sur le territoire national, les forces armées interviennent dans trois cadres distincts :

  • La défense militaire : dissuasion nucléaire, défense opérationnelle du territoire (DOT), défense aérienne et maritime
  • L'action de l'État en mer : police en mer, sûreté maritime, lutte contre les trafics
  • La défense non militaire : participation aux missions de sécurité civile et de sécurité intérieure (opération Sentinelle)

10.2 L'usage de la force sur le territoire national

Sur le territoire national, hors situation de conflit armé, l'emploi de la force par les militaires est encadré par :

  • La légitime défense (article 122-5 du Code pénal)
  • L'état de nécessité (article 122-7 du Code pénal)
  • Le régime spécifique des militaires requis (assimilés aux forces de sécurité intérieure)
  • Le régime de protection des ZDHS (Zones de Défense Hautement Sensibles)

Les forces armées interviennent en position subsidiaire par rapport aux forces de sécurité intérieure, selon la règle des « 4i » : les moyens civils doivent être inexistants, insuffisants, inadaptés ou indisponibles.

Checklist : Ce que Tout Militaire Doit Retenir

✅ RègleExplication
Distinguer combattant / civilNe jamais attaquer un civil sauf s'il participe directement aux hostilités
Évaluer la proportionnalitéLes dommages civils ne doivent pas être excessifs par rapport à l'avantage militaire
Prendre des précautionsChoix de la munition, timing, avertissements
Respecter le blessé et le prisonnierTraitement humain en toutes circonstances
Ne pas utiliser d'armes interditesMines antipersonnel, chimiques, biologiques, sous-munitions
Refuser un ordre manifestement illégalArticle L.4122-1 du Code de la défense
Protéger les emblèmesCroix-Rouge, biens culturels, drapeau blanc
Signaler les violationsObligation de rapporter tout manquement au DIH

Ressources et Documents de Référence

Cet article a été rédigé par Sébastien Valleix, Capitaine (r), fondateur de La Financière du Militaire, à partir du Manuel de droit des opérations militaires du Ministère des Armées (édition 2022, Licence CC BY-NC-ND). Il ne se substitue pas à un avis juridique professionnel.